Les feux de forêts et autres conséquences du dérèglement climatique

Depuis quelques années, l’actualité de l’été est en permanence marquée par les incendies de forêts qui se multiplient partout dans le monde de manière récurrente: Brésil en 2019, Australie en 2020, Californie et Sibérie en 2021, Canada en 2023, Grèce en 2024. En France l’été 2026 est encore dans tous les esprits. Il fallait être Trumpiste ou journaliste à CNews pour oser affirmer que les températures de cet été 2026 n’avaient rien d’exceptionnelles.

Les premières canicules documentées remontent à 1911. Cet été là, la vague de chaleur dure près de 3 mois, 38°C sont observés à Lyon et Bordeaux. La sécheresse occasionne de nombreux feux de forêts jusqu'en Île-de-France, à tel point que le ministre de l’Agriculture Jules Pams demande aux agents des Eaux et des Forêts de ne s’absenter de leur poste sous aucun prétexte. Dans « Le Gaulois » du 3 septembre, on informe que l'année 1911 restera célèbre en France pour la fréquence des incendies de forêt : « Du nord au sud, de l'est à l'ouest, le feu a exercé ses ravages au cœur des magnifiques forêts qui sont comme le joyau verdoyant de la France ». En l’absence de chaines d’informations en continue et de réseaux sociaux, l’événement ne créé guère d'effroi dans l'opinion publique, alors que près de 40 000 morts liés à la canicule sont référencés...

En 1947, la température atteint plus de 40°C à Paris. En 1949, 52 000 hectares de forêts sont brûlés dans le sud de Bordeaux. 82 personnes sont mortes dans cet incendie qui restera l’incendie le plus meurtrier qu’ait connu la France. En 1976, c’est une sécheresse d’envergure qui fait l’actualité. La loi du 29 octobre 1976 crée un « impôt sécheresse » pour venir en aide aux agriculteurs victime de la canicule. Pour aider les agriculteurs des Vosges et nourrir les animaux, des opérations de récolte de paille dans la Marne sont mises en place avec l’aide de l’armée et de bénévoles (dont l’auteur de cet article). Cette même année, 88 000 hectares de forêts partent en fumée principalement dans le Sud.

En 2003, et selon les Pompes Funèbres, la canicule fait plus de 10 000 morts touchant principalement les plus âgés et voit 73 000 hectares de forêts disparaitre. En 2026, les 100 000 hectares de forêts brulées en France occultent les incendies de l’été qui ont touché tout le pourtour méditerranéen (141 000 hectares en Algérie par exemple). 

L’analyse de l’historique des grands incendies en France montre une corrélation largement significative entre l’évolution des températures et la fréquence des incendies de forêt. N’en déplaise à Donald Trump qui affirmait que le changement climatique est : « la plus grande arnaque jamais menée contre le monde », il faut s’attendre à vivre une multiplication de ces événements majeurs qui accompagnent le dérèglement climatique qui ne se résorbe pas, et qui prennent des formes de phénomènes extrêmes : tempêtes, inondations, incendies, crises sanitaires (scolytes par exemple).

Vagues de chaleur observées en France de 1947 à 2025 (Source Météo France)

Pour mesurer les conséquences de ces événements majeurs, il est utile de garder en mémoire ce qu’ils ont été, et comment ils ont impacté la forêt française. Les tempêtes Lothar et Martin des 26, 27 et 28 décembre 1999 avec des vents à plus de 200 kms/h ont fait 140 morts en France, 19 milliards d’€ de dommages et généré 140 millions de m3 de chablis (arbres renversés, déracinés ou cassés par le vent… ne pas confondre avec les blancs secs, cépage Chardonnay de Bourgogne).

Arbres arrachés suite à la tempête de 1999
© Christian LUTZ Dernières Nouvelles d'Alasace

Même si comparaison n’est pas raison, la tempête de 1999 permet de mettre en perspective ce que peut être l’après catastrophe naturelle. En 1999, 140 millions de m3 de chablis représentaient plus de trois années de récolte de bois en France. La filière a su s’adapter, récolter le mikado géant qu’était devenu la forêt, stocker en préservant la qualité de ces volumes de bois de crise. C’est suite à cette tempête que l’on a vu apparaitre les premières abatteuses mécanisées dans les Vosges. Les incendies de cet été 2026 ont généré environ 5 millions de bois brûlés sur pied (4% des volumes de la tempête de 1999), soit l’équivalent d’une année de production des seules forêts landaises. La récolte des bois brûlés est largement plus facile que celle des chablis, c’est même une pratique courante au Canada habituée aux grands incendies.  

Nous entrons dans une période où les conséquences du réchauffement climatique impactent toute la filière forêt-bois. La crise sanitaire liée au développement des scolytes en est une autre illustration. Elle est particulièrement forte dans le Grand Est et en Bourgogne Franche-Comté. Elle affecte principalement l’Epicéa de basse altitude et partiellement le Sapin.   On estime ainsi que depuis 2018, le volume de bois scolytés s'élève à 37 millions de m3 (22 Mm3 en Epicéa et 15 Mm3 en Sapin) et représente 110 000 hectares attaqués sur 520 000 hectares de peuplements d'Epicéas et de Sapins présents dans les régions touchées (Il faut avoir en tête que la récolte annuelle en France est actuellement de l’ordre de 57 millions de m3 et reste toujours inférieure à l’accroissement biologique annuel de la forêt métropolitaine). Là encore, la filière a su s’adapter et récolter les arbres malades avant qu’il ne soit trop tard. On a pu montrer que les caractéristiques mécaniques n’étaient pas affectées et que l’usage en structure restait possible (le bâtiment ONF-Chambre d’agriculture d’Epinal en est un bel exemple). Cette crise sanitaire majeure a provoqué quelques émois dans la société. La récolte massive sur des parcelles infectées, menées à l’époque en monoculture d’Epicéa, ne pouvait se faire sans avoir recourt aux coupes rases (ou coupe à blanc-étoc comme on le dit dans les Vosges) qui sont l’obsession des médias et de quelques associations environnementales. 

Cette tempête de 1999 permet également de mesurer les capacités de résilience de la forêt. 

Évolution du volume sur pied en France (Source : IGN)

Si les volumes de bois sur pied ont décroché fortement à l’issue de cette tempête, force est de constater qu’en moins de cinq années, les volumes disponibles ont repris leur progression, montant là une capacité d’adaptation remarquable. Les grands incendies de 2026 ont marqué les esprits et amènent à quelques constats et réflexions.

  • Les canicules augmentent en nombre et en fréquence, corrélées avec les incendies de forêts, et en lien évident avec le réchauffement climatique.
  • Avec le vent, la végétation sous couvert joue un rôle important et pose la question légitime de l’OLD (obligation de débroussaillement, Articles L131-1 et L136-1 du Code Forestier). Cette OLD, pour l’instant uniquement en application dans les régions du Sud, interroge sur une forme de contradiction : après récolte, les entreprises de travaux forestiers laissent les rémanents au sol car ils contiennent les nutriments améliorant la fertilité des sols et le maintien de la biodiversité. Mais, dans le même temps, ils deviennent un combustible supplémentaire. A ceci s’ajoute les interdictions de travaux forestiers, de mars à août, pendant les périodes de nidifications, limitant d’autant les capacités de nettoyer les combustibles potentiels.
  • Certains couverts forestiers sont plus sensibles au feu que d’autres. Deux grandes familles se distinguent : les pyrophytes actifs, très sensibles aux feux parmi lesquels les résineux : Pins, Cyprès, mais aussi l’Eucalyptus et le Peuplier (qui sont des feuillus). Il faut noter que la régénération naturelle de certaines de ces essences a besoin des feux (ouverture des cônes et dispersion des graines uniquement à très haute température. C’est le cas de l’Epinette noire, du Pin d’Alep…) ; les pyrophytes passifs, pour lesquels le système racinaire, l’écorce épaisse et la densité jouent un rôle important. On retrouve là les feuillus à bois dur, mais aussi les Séquoias (qui sont des résineux). En 2026, l’incendie en forêt de Fontainebleau a pris l’allure d’une catastrophe quasi nationale. Au-delà de l’émotion, cet incendie pose la question de la nature des peuplements et de la manière dont ils sont gérés. Cette forêt périurbaine de 25 000 hectares est avant tout une forêt « loisirs ».  Elle a fait l’objet d’opérations de plantation sous Colbert en 1664, puis d’une nouvelle opération de plantation de 6 000 hectares en 1830. Labellisée « Forêt d’exception », elle est composée de feuillus à près de 70%. Et pourtant, elle brûle, et pourtant elle est à l’origine une forêt « plantée », ce qui peut relativiser le procès fait aux forêts de plantation en monoculture de Pin Maritime du Sud-Ouest.
  • Les feux en France sont presque uniquement d’origine humaine (ce n’est pas le cas au Canada où la foudre explique la plupart des incendies en forêt boréale). Cette réalité pose une double question : celle de la fréquentation et de la libre circulation du public en forêt ainsi que celle de l’accessibilité en cas de départs de feux (désertes forestières).

Du côté du Canada

S’il est un pays qui vit depuis longtemps avec les incendies de forêts, c’est le Canada. Cet été en France, il a beaucoup été question de « Canadair ». Ces bombardiers d’eau ont vu le jour en 1944 à Montréal et reste la référence en matière de traitement aériens des incendies de forêts.

L’essence dominante de la forêt boréale reste l’Epinette noire. Sa régénération naturelle ne peut se faire qu’après ouverture des cônes sérotineux. Cette ouverture ne se produit qu’en présence de la chaleur intense des incendies. Le feu devient donc un agent de régénération des peuplements, il élimine la végétation concurrente, le sol s’enrichit en cendre, il libère massivement les graines et permet une reprise rapide de la génération suivante d’épinettes noires. C’est là l’un des paradoxes du feu qui permet une nouvelle vie.

La forêt boréale est aussi soumise aux effets du réchauffement climatique, avec son cortège d’effets induits par les ravageurs qui s’attaquent aux arbres affaiblis. A l’image de nos scolytes, la « dendroctone de l’épinette » attaque massivement les épinettes qui sèchent sur pied et meurent. Si ces arbres secs augmentent le risque d’incendie (principalement lié à la foudre), le feu joue un rôle d’éradication partielle de la dendroctone. C’est là encore un paradoxe du feu qui joue un rôle sanitaire. Pour les feux de cet été 2026 dans le Sud-Ouest, on peut s’interroger sur leurs effets induits sur la nématome du pin (apparue en France en 2026) et dont le développement pourrait être catastrophique pour la sylviculture du Pin maritime.

Forêt Boréale (Taïga) vue du ciel
© Conservatoire de la Nature Canada

Au Canada, les coupes après incendies, dites, « coupes de récupération » sont courantes et les bois sciés après incendies se retrouvent dans les circuits normaux de la construction. L’industrie forestière québécoise dispose en général d’un délai de moins d’un an après le passage des feux pour effectuer la récolte. Au-delà d’autres insectes xylophages se chargent de faire perdre toute valeur commerciale à ces bois de crise. Pour les feux de cet été 2026 dans le Sud-Ouest, l’arrivée massive de volumes de bois se heurte aux capacités de sciage et induit une perturbation du marché.

L’expérience du Canada est aussi intéressante en matière d’adaptation de la flore et de la faune après incendie. Ce point a fait l’objet de nombreux travaux scientifiques au Québec. Paradoxalement, les forêts incendiées constituent des habitats clés pour de nombreuses espèces fauniques : longicornes, pics noirs, coléoptères. Les arbres victimes du feu, et non récoltés, constituent des « chicots » (nos arbres « bio » dans la sylviculture française), dont on connait l’importance pour le maintien de la biodiversité. L’ouverture du milieu joue un rôle sur la flore et favorise la régénération naturelle et l’apparition de nouveaux peuplements (Faux trembles, pins gris…). En année deux après l’incendie, les bleuets (cousins des myrtilles ou brimbelles des Vosges) apparaissent en masse et attirent de nouvelles populations d’ours.

Les images de jeunes biches perdues dans les zones incendiées ont marqué l’opinion public et conduit à une pétition citoyenne (« Pas de fusils sur les cendres ») qui a recueilli près de 500 000 signatures pour réclamer l’arrêt de la chasse dans les zones victimes des incendies. Se pose là la question de l’équilibre sylvocynégétique dans les forêts françaises, équilibre qui se dégrade chaque année davantage en France. A l’inverse du Canada, nous n’avons plus les grands prédateurs qui veillaient à cet équilibre (Ours, loups, lynx coyotes…), et le chasseur reste le seul garant de cet équilibre nécessaire. Les grands ongulés (cerfs, chevreuils, sangliers) adorent les bourgeons et jeunes pousses d’arbres. Replantations ou régénération naturelle seront ravagées par les animaux en quête de nourriture. Sacrifier la forêt de demain ou continuer à réguler les populations d’habitants des forêts, il faudra choisir et s’adapter…

Cette réflexion sur les feux de forêts et ces autres conséquences du dérèglement climatique pose sans doute plus de questions qu’elle n’apporte de solutions. Nous entrons à l’évidence dans le monde de l’incertain. L’incertain fait partie depuis toujours du monde des forestiers. Ils s’inscrivent dans le temps long et les résultats de leurs choix sylvicoles ne seront visibles, qu’au mieux à la fin de leur vie et en général par les générations suivantes.

Alors que cette période de grands feux demanderait un peu de recul et de confiance envers les professionnels de la forêt, c’est un déferlement d’avis souvent contradictoires ou dogmatiques qui alimentent les réseaux sociaux et les grands médias.

Albert Camus disait : « le courage est dans la nuance ». Le moins que l’on puisse dire c’est que nous en sommes très loin. Haro sur la monoculture résineuse et les plantations, remplacer le Pin maritime par du Chêne liège, moratoire sur la chasse, laisser la nature se débrouiller toute seule, remise en cause des obligations de débroussaillage, intensification de la libre évolution, et j’en passe.

En prenant un peu de recul, ce n’est pas le nombre de Canadairs et les propositions à l’emporte-pièce qui résoudront le problème, c’est en s’attaquant à la véritable cause qui est à l’origine de tout : le changement climatique !

Julius Natterer (1938-2021), Professeur à l’Ecole Fédérale de Lausanne, inspirateur de bien des vocations dans la construction bois disait : « Seule la construction bois peut sauver les forêts du monde ». Il serait urgent d’y réfléchir et d’agir en ce sens.

Dans la stratégie nationale de neutralité carbone à l’horizon 2050, l’analyse des grands secteurs émetteurs montre que près du tiers des gaz à effet de serre émis est de la responsabilité du secteur du bâtiment (construction, matériaux, usage, consommation d’énergie). Dans cette analyse, la forêt, les produits bois et biosourcés constituent l’une des rares solutions possibles en substituant aux matériaux émetteurs (béton, matières plastiques, aciers…) ceux qui stockent le carbone, sont économes en eau, sont renouvelables. Dans la famille des matériaux biosourcés, il est indéniable que le bois occupe une place privilégiée et qu’il faudra s’habituer « à faire plus avec moins », à utiliser des bois de crise, en jouant sur l’intelligence, pas nécessairement artificielle, mais basée sur celle de la main et du progrès technologique utile.

En 2002, Jacques Chirac disait « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Toute la filière forêt-bois refuse de regarder ailleurs. Elle est convaincue que plus nos sociétés utiliseront le bois dans des usages de longue durée, plus nos forêts seront protégées des incendies.

Un article de Pascal TRIBOULOT

À la rentrée 2026/27, les élèves ingénieur(e)s de l'ENSTIB ont pu assister à un cours sur le sujet.

Photo de couverture : Incendie en Aquitaine © André Abalo - France 3 Aquitaine

Auteur

Flavie NAJEAN

Partager l’article

NOS AUTRES PUBLICATIONS

Le charbon, c’est fantastique !

Le charbon, c’est fantastique !

Charbon actif, biochar : le bois est au cœur des solutions de demain À l’ENSTIB, une partie des enseignements est consacrée à l’étude des matériaux carbonés issus du bois, sous l’angle de la science, de l’innovation et des enjeux environnementaux. Ces...